logo des éditions Rehauts

éditions d'art et de littérature

ils parlent de nous

'Grandeur Nature' de Henri Droguet par Bruno Fern

"Grandeur Nature" de Henri Droguet par Bruno Fern

Après une trentaine de livres à son compteur, Henri Droguet propose avec celui-ci des poèmes écrits entre mars 2013 et décembre 2019. Tout au long de ces six années et des poussières, il y a réaffirmé l’importance pour lui de certains éléments naturels : l’air (avec l’omniprésence du vent qui « dans l’ouest dépave s’engouffre / dans la beauté brève parfaite et dense / d’un cumulo-nimbus pantouflard »), l’eau (mer/océan et pluie en étant les figures dominantes), le ciel et ses changements incessants et la terre, souvent évoquée à travers la côte et ce dans tous ses détails : géologie, faune et flore.


Cela dit, dans le poème qui donne son titre à l’ouvrage, une nouvelle dimension à cette « grandeur nature » est introduite : « dans la coulisse un ange exilé / serre dans son panier trois nuages (un noir, un blanc, un rouge) », apparition aussi mystique que drolatique, issue d’une humanité dont l’auteur souligne autant la volonté de puissance (« l’homme / vorace insatiable machine ») que la précarité (« il est 20 h et des poussières T.U. / et le sempiternel poucet rêveur à sa vadrouille / ouvre très grand ses petits yeux bleus »). La plupart du temps, cet homme-enfant se retrouve perdu dans un univers qui n’est pas à son image mais où il finit par trouver sa place malgré tout : « et Dieu merci la nature / est là   puante / merveilleusement »


À ces thématiques droguettiennes sont subtilement mêlés de nombreux échos à l’histoire de la littérature, plus ou moins explicites à force de détournements : ainsi on reconnaîtra très souvent Rimbaud (« refixant / l’inconnu   les vertiges », « on hisse à bord l’unijambiste Arthur », « – On n’est pas sérieux. /  – On a 17 ans. », « et ça ne veut pas rien / ça ne veut plus dire ») mais également Baudelaire, Apollinaire, Frénaud ou Perros. Un autre fil majeur du livre est constitué par l’écriture elle-même, pratique considérée comme vitale (« trouver le bon usage / du silence se dé/dire / et tenir / la mort à distance ») et pourtant lucidement conçue avec ses limites, ce qui engendre notamment le désir récurrent d’y mettre fin : « courir à l’île s’embarquer / pour là-bas   pour / s’y taire / ASSEZ LES MUMUSES ! »


Cette tentation rimbaldienne est l’une des raisons qui éloignent Henri Droguet d’une poésie drapée dans un prétendu haut lyrisme, ce dont témoigne par ailleurs  le fait qu’il n’hésite pas à brasser tous les registres, du savant (références littéraires comme on l’a vu mais aussi scientifiques, techniques, historiques, etc.) au trivial, par exemple en insérant régulièrement des chansons ou des comptines dans les textes : « « baragoins et remuements / toute la lyre et rantanplans / des boums boums et du sentiment / ah dis donc fais nous rire »


Quant aux formes, l’auteur sait les renouveler par des trouvailles comme celle qui consiste à structurer les strophes d’un poème autour du verbe avoir ou d’un parcours ponctué par des bribes de dialogue ou des citations. Enfin, loin d’un vers dit libre qui se réduit encore chez beaucoup à un simple découpage de grammaire fonctionnelle, la coupe fait l’objet d’un véritable travail, aussi bien rythmiquement que sur le plan sonore, contribuant à créer une langue qui échappe au lyrico-fadasse, à la  fois énergique et minutieusement fracturée :


on dira que les mots nous c(r)achent
au rare ha-
sard dis t’en
ressouviens-tu petite âme
câline animule blandule
éternelle virgule et tout petit béni
tas de tout


Retrouvez l'article sur le site sitaudis.fr

"Grandeur Nature" de Henri Droguet par Etienne Faure

Grandeur Nature d’Henri Droguet emprunte son titre à l'un des poèmes du recueil publié aux éditions Rehauts (juin 2020), des éditions qui font bellement écho à la souple revue du même nom. Du 28 mars 2013 au 24 décembre 2019, Grandeur Nature se déploie à raison d’une page ou deux pour chacun des trente-six poèmes. Et par chance –comme d’habitude, aurait-on envie de dire à propos d’Henri Droguet – il y a de magnifiques courants d’air dans cette écriture, le même souffle qu’on lui connaît depuis toujours, avec tout ce qui l’accompagne, tonique :
il a plu, plu, replu
Il repleuvera


Ce qui fait la signature d’une voix immédiatement reconnaissable est bien sûr le tissu des signes dont on perçoit immédiatement les éléments dans l’écriture d’Henri Droguet : le mélange très maîtrisé d’une langue soutenue avec celle des jours ouvrables ; une présence constante du mouvement, des accélérations de l’écriture et des ruptures de ton et de plan, accompagnées souvent d’une soudaine fragmentation du poème dans la page ; l’omniprésence, pour le bonheur des lecteurs et lectrices, des éléments de la grande nature, ceux de l’air, de l’eau -principalement maritime- et de la terre qui s’associent et contribuent à cette écriture -qui décoiffe…
Une présence maritime jamais démentie dans cette œuvre et dont on peut aisément trouver des échos –quand on connaît un peu l’homme et l’auteur- dans ses passions de navigateur chevronné. Cette fois-ci encore, H. D. réitère et annonce la couleur, en quelque sorte, en plaçant dès l’entrée de son livre une citation de Daniel Morvan : « Sans la mer, le ciel et le soleil sont une erreur ».
 On y retrouve avec force le climat, pour ainsi dire, des poèmes droguetiens (tiens, ça sonne bien) : le vent sous toutes ses formes et intensités, bourrasques auxquelles s’adjoignent la mer, la terre et le ciel. Il en résulte une présence tous azimuts de mots qui ne cessent d’aller et venir entre brise, pluie, ondée, souffles déstabilisateurs et fagot, herbe, crin, taillis, broussaille, pomme et bernique, rocs, écume, etc.


Commencé par un Quatuor n°3 « Tout en chaos », clos par un Hymne à « la beauté redoutable », Grandeur nature est tout en mesures, démesures et musique - outre une absence presque totale de ponctuation qui fluidifie à l’extrême et précipite la trajectoire des mots ici traversés de deux brèves citations de Perros et Frénaud. Avec une partition aux mouvements variables et des mots-notes en suspension qui résonnent, prenant sur le papier des allures syncopées, parfois jusqu’à l’austérité, la fugacité et la brièveté de la note. Dans le poème Orphée, par exemple :


venu de pas loin
a
gratté ses charnières
à sang rongé quitté
masque sur masque
et rapaisé boité
sur une brande
[…]
a
rien cherché
a
pas pu


Une concision - une densité- semblablement retrouvée dans le numéro 45 de la revue Rehauts, précisément, avec le poème Ô saisons, par exemple :


pour l’hiver
un rêve
un placard
où la souris chicote


L’emploi de nombreux mots rares, spécialisés, oubliés ou réinventés n’est pas nouveau chez Henri Droguet. On y côtoie avec bonheur toutes sortes de termes et de sons catapultés dans l’espace mouvementé du poème : émissole, baudroie, liche et badigoinces, bedon, froissure, ruisselis, frissoulis, crâââ (du corbac black), déhalage, animule, blandule, brimborion, hauturière, gravelot, etc


… « tout ça jeu d’enfant » ? Pas sûr. Le titre à lui seul vaudrait sans doute une exégèse un peu savante, hésitant qu’on est entre adjectif et substantif, mais plus simplement renvoie à l’expression intégrée par le langage courant, et signifiant « qui restitue à la taille réelle…à la taille de l'original ». Ou encore, plus près de ce qu’Henri Droguet fabrique dans son atelier ouvert aux pleins vents, « sans coefficient de réduction ». Voilà bien qui garde tout son sens dans ces poèmes magnifiques. Sans qu’on soit sûr que la nature prenne ici un N majuscule, on a le net sentiment qu’elle est là tout entière, reçue en pleine figure :


Une barrière la pluie nunc et semper
me rince la gueule
Et Dieu merci la nature
est là   puante
merveilleusement


Une nature si grande qu’elle contient également cette forte présence de la terre et des végétaux, parfois entre terre et mer (« La mer c’est pré gagné »), leur litanie, ce chant au bord de l’inventaire cher à Henri Droguet : des mots-plantes, communs ou rares : le gratte-cul, le laiteron, la salicorne, le cresson, la doucette, les prêles, les luzernes…


… Côté ciels, on aurait bien envie de dire, par emprunt à Baudelaire à propos des ciels de Boudin, que H. Droguet est « le peintre des beautés météorologiques ». Pour autant, Grandeur nature n'est pas de la peinture d'après nature mais des pans épars réunis et qui recomposent une chose tierce, « Le ciel à contre-emploi ». Nul tableau figuratif (peut-être faudrait-il plutôt aller chercher du côté d'un expressionnisme ou d’un cubisme… maritime…). Car, réaffirme le poète dans le très vigoureux entretien avec Jean-Pascal Dubost dans Poezibao (conversation de référence, décidément, pour approcher l’œuvre du malouin) : « je ne représente pas […] le décor dans les poèmes, ça reste un collage plus ou moins cohérent d'éléments généraux tendant presque à l'abstraction furieuse ».
C’est ce que réitère le même Droguet dans un récent entretien avec Romain Fustier, recueilli dans la revue Contre-allées (n°41, printemps 2020) à propos des mots qu’il récolte et assemble dans une sorte d’égarement : «…car je ne sais où je vais et je n’ai surtout pas d’intention (toutes les intentions sont redoutables et ne produisent que du discours) »…


Chaque texte semble ainsi à l’égal d’un passage nuageux où circulent, en une page ou deux, successivement l’ombre, le soleil, obscurcissements et éclaircies que la chute du texte souvent réoriente en une ultime humeur de clarté ou mots sombres :


Et tenir
La mort à distance


…Un grand mouvement d’air ascendant et salvateur en ces temps proches des équinoxes…


Etienne Faure


article d'Etienne Faure à propos de 'Grandeur Nature'
article du 14 septembre 2020 de Tristan Hordé pour sitaudis à propos du numéro 45 de Rehauts

REHAUTS N°45 PAR TRISTAN HORDE

La livraison du numéro de printemps s’ouvre sur un choix de notes d’Antoine Emaz, prises de 1992 à 1996, notes analogues à celles lues dans plusieurs ensembles qu’il avait préparés1. Elles portent donc sur l’écriture, la poésie, la fonction des carnets (« une sorte de puisard »), mais aussi sur les choses de la vie, l’importance de la réalité, visible, sans cesse présente, « Il manque du ciel, pas du bleu, de la profondeur, du ciel ». C’est là une constante dans ses livres, la présence des choses est « un socle », une « certitude » ; mais si un poème ne peut être issu que du fait de vivre, il est aussi « aux prises avec la langue » et, dans tous les recueils de notes, revient le souci de toujours prendre pour matériau la langue commune : Antoine Emaz affirme « L’épaisseur des mots-choses comme tabouret – évier — lino — platane » et la nécessité de travailler cette langue pour parvenir à trouver quelque chose d’équivalent à la musique. Certaines notes, moins nombreuses, concernent sa relation au fait même d’écrire, lié au besoin de maîtriser des peurs, les carnets aidant alors à mettre en forme ce qui, sinon, resterait noué. Ces extraits s’ajoutent aux livres publiés, tous construisent progressivement les principes d’un art de vivre et les éléments d’un art poétique résumé, justement sous ce titre :


ne dire que du vrai
payé comptant
quel que soit l’angle
quelle que soit la débâcle des mots
et travailler ensuite
même le dégoût du vrai
même sa laideur
son insignifiance


On retiendra aussi une définition lapidaire de ce que peut être un poème : « ce qui, écrit, ne correspond à rien », à partir de laquelle on pourrait lire bien des livres contemporains.


La singularité voulue par Antoine Emaz, elle est présente dans les poèmes de Sarah Plimpton, peintre et poète américaine qui a longtemps vécu à Paris. Mathieu Nuss a traduit également cette année un livre de 1976, Ciels singuliers (Single skies) ; on connaissait quelques poèmes publiés par la revue POESIE en 2005 (10 poèmes, traduction David Mus) et L’Autre soleil (2008, bilingue, traduction collective). On apprécie la restitution de ces poèmes extraits d’un livre de 2013 (The Every Day) dont le texte original est en regard de la traduction. Presque toujours brefs, aux vers très courts (parfois d’un ou deux mots), ce sont souvent des variations autour de quelques mots — ciel, terre, pierre — associés au mots visage, lumière ; choses du monde vues mais qu’il faut sans cesse recommencer à regarder et à rapprocher les unes des autres, sans cependant chercher une quelconque représentation, ce que suggère peut-être le dernier poème, dés : « une tête secouée / comme dés les mots / jetés / pierres sur la chaussée / à heurter du pied ».


Tout autres sont les trois poèmes en prose de Mathieu Nuss ; le titre de l’ensemble, Aria, implique une continuité, mais elle est difficile à se former, même si l’on passe de chère, ex- pour le titre du premier poème à chère, extrême puis à chère, extrêmement. Certes, on peut écrire en caractères gras « je t’aime », puis « l’élégie » et enfin « chérie-séduire », mais cette mise en valeur est noyée dans un flux de « mots qui parlent beaucoup trop », d’autant plus que la quasi absence de ponctuation accentue le fait que les mots « ne se laissent pas volontiers utiliser » pour que puisse s’exprimer « le concret ».


On souhaiterait lire les quelques poèmes de Fabienne Courtade dans un ensemble pour mieux suivre sa méditation sur le temps, autour de l’enfance et à propos de la vie quotidienne dans la ville, qui se conclut mélancoliquement puisque « Les mondes passent », que « rien ne change ». On attend aussi de lire plus que des extraits d’un livre à paraître de Serge Ritman ; proses et vers se mêlent et sont à dire, comme le plus souvent ses poèmes :


quand je rougis tu ris et nous apprenons
sans savoir à parler dans ta voix
j’ajoute dire bondir
ça traverse coule peinture poème
tout ça nos voix
dans des sens qui courent
le monde en pluralité


Les cinq poèmes d’Henri Droguet2 peuvent, eux, se lire séparément même si un motif les unit. Le premier introduit l’idée de chaos dans le monde avec le Géant Encelade que la déesse Athéna « troua larda planta / perça de part en part » et qui, toujours « souffle s’éreinte s’exténue / secoue sa carcasse écrabouillée » au fond de l’Etna, de sorte que « la terre tremble » ; c’est au bord de ce volcan, « bord des enfers », que selon la légende Empédocle laissa sa sandale avant de s’y jeter. Poèmes du recommencement avec "Saisons", avec la mer puisque avec elle aussi « tout recommence » ; la promeneuse passe et le monde disparaît avec elle, mais il se reconstruit quand un voyageur vient, quant au miroir « mouroir », il ne présente que « reflet de reflet de reflet de / rien mirage et leurre ».


Rehauts propose également des proses de Sami Sahli, des dessins et poèmes de Pascal Pesez, des dessins et proses de Jean-Loup Cornilleau, une prose de Solange Clouvel. Le numéro de printemps se clôt avec une recension du dernier livre de poèmes d’Olivier Barbarant (Un grand instant) par Jacques Lèbre.



1 Antoine Emaz a publié cinq recueils de notes, Lichen lichen (2003), Lichen encore (2009) et Planche (2016) aux éditions Rehauts, Cambouis (Seuil, 2009, Publie-net, 2010) et Cuisine (Publie.net, 2011).

2 Henri Droguet vient de publier Grandeur nature aux éditions Rehauts.


Retrouvez l'article sur sitaudis.fr (14 septembre 2020)

"Grandeur Nature" de Henri Droguet par Stéphane Bataillon pour La Croix l'HEBDO

Le vent dans l'ouest dépave s'engouffre
dans la beauté brève parfaite et dense
d'un cumulo-nimbus pantouflard
et ça pleut mornement
sur de la terre des arpents
de feutre et les soldanelles
les panicauts et les cynorrhodons
où s'en va tout seul un escargot
qui n'a pas froid aux yeux
et ne connaît ni l'impatience ni
l'amour l'amour qui est
l'autre nom du vertige


Henri Droguet
Grandeur Nature


Il y a peu d’humains, quelques animaux, mais surtout l’océan, le vent furieux, les falaises abruptes et des cumulo-nimbus qui se démènent dans le nouveau recueil d’Henri Droguet. Ce Grandeur nature déploie les paysages vivants d’une terre où l’homme se bornerait à contempler ce concerto élémentaire. Et ce regard voudrait tout embrasser, multipliant les images, croisant les espèces du minéral et du végétal pour donner naissance à des poèmes hybrides, entre surréalisme brut et pastorale réinventée. L’auteur, habitant Saint Malo, mer de face, a daté ces poèmes, comme pour rappeler d’un signe notre présence commune à ce tourbillon de vie.


Stéphane Bataillon


article de Stéphane Bataillon pour La Croix à propos de 'Grandeur Nature'

Retrouvez l'article dans La Croix l'HEBDO.
Ecoutez ce poème en audio sur : poesie.blogs.la-croix.com

article sur le blog de Alain Roussel à propos de 'Grandeur Nature'

"Grandeur Nature" de Henri Droguet par Alain Roussel

Ne vous attendez pas, avec Henri Droguet, qui a par ailleurs publié plus d'une trentaine de livres, notamment chez Gallimard, à une lecture de tout repos. Vous n'y trouverez pas en effet, avec ce nouveau livre, "Grandeur nature", la paix de l'esprit. Dès les premiers mots, il vous bouscule, vous harcèle d'adjectifs qui se succèdent à grande vitesse et vous entraînent, par des siphons phonétiques, dans une tornade. Vous voilà arrachés du sol, toutes assises suspendues, et livrés à des figures de style, telle l'anacoluthe, qui ne servent pas à consolider le "discours" mais à le dynamiter savamment, vous laissant en plein désarroi. Cette offense faite au sens, ces ruptures même, ont le pouvoir, en même temps qu'ils vous prennent au dépourvu, de vous rendre joyeux, tant la poésie, chez Henri Droguet, est une fête. C'est une sorte d'invitation à un Gai Savoir et vous vous surprenez mentalement à danser avec délectation dans le désastre. C'est que, pour Henri Droguet, le monde est un chaos. Il ne le pose pas d'emblée comme une condition préalable à l'écriture – rien de "réaliste" chez lui –, même si les poèmes de cet armoricain évoquent fréquemment la mer, le ciel et le vent. Tout part des mots qu'il collectionne avec gourmandise et qui peuvent aussi bien provenir d'une conversation ou d'une lecture. De leurs relations, des rapports de sympathie ou d'antipathie, de rapprochement ou d'éloignement, voire d'indifférence, qu'ils établissent entre eux, selon aussi le hasard et le choix de l'auteur, jaillissent en premier jet de très courts poèmes. C'est à partir de ces fragments qu'en architecte du Verbe il va construire son univers, y glissant "délibérément des ruptures, des trous, des lacunes, de l'indécision tonale, en bref du désordre", faisant ainsi écho à celui dans lequel nous vivons, en quête perpétuelle d'un équilibre instable entre cosmos et chaos.


EXTRAITS :


QUATUOR N°3


Tout en chaos croustillé
chancreux bouillu cuivreux
seuil feuilleté touillis
de soies opale et mauves
brèche d'or plumetée barbichue
tricotis et remaillures
c'est que ça le ciel chaos de boue mixeur
polychrome sorbetière où le gris
le bleu ardoise horizon l'or
miellé plombagineux infusent perfusent
les congélations lumineuses des ombres
et rouge à mourir Bételgeuse


(28 mars 2013)



GRANDEUR NATURE


le vent machine à découdre
bigorne et déglingue
l'aveu aveugle règne
l'ombre ne pèse rien


là-bas le grand foutoir cabossé
sauvage et tonnant
l'océan cogneur rogue
implose étrille estampe
métronomique inexorable
il monte


c'est tout jour et l'or à la grève
dans la lumière plombée diffuse
et des îles au loin qui sont nos rêves


dans la coulisse un ange exilé
serre dans son panier trois nuages
(un noir, un blanc, un rouge)
souffle dans sa trompe


gamme légère fluide heureuse
vivante absolument métaphysique
une ondée susurre au matin caillé
dans un arbre en bataille


il a plu plu replu
il repleuvra


(6 octobre 2019)


Retrouvez l'article sur le blog d'Alain Roussel : alainroussel.blogspot

REHAUTS N°44 PAR TRISTAN HORDE

Certaines revues organisent chaque livraison autour d’un écrivain ou d’un thème (le voyage, poésie et performance, la nudité, etc.), d’autres, comme Rehauts, même si l’organisation reste chaque fois identique, ne cherchent pas l’unité d’un ensemble, plutôt la variété des contributions. La lecture en est différente, plus lente peut-être parce qu’on ne passe pas immédiatement, ici par exemple, des poèmes de Serge Pey à ceux de Maurice Benhamou, ou, puisque cette différence a un sens, de poèmes versifiés à d’autres en prose. Ce n’est pas dire qu’un ensemble thématique soit toujours facile à appréhender, mais le lecteur rapporte plus aisément tous les textes à l’unité choisie.


Le numéro 44 débute, comme les précédents, par une traduction, cette fois de la poète américaine Amy Clampitt (1920-1994), dont aucun livre n’est encore disponible en français. Le long poème "sed de correr" est construit autour de ce « à quoi on doit échapper », le « déjà tranquille et implacable ». Donc partir, et toujours sed de correr, abandonner ses certitudes, comme Vallejo déclarant en 1938 vouloir partir en Espagne, juste avant de mourir, ou Kafka « métamorphosant l’échappée en la forme ». Parfois c’est l’impasse, de ne pouvoir se faire entendre, ainsi Virginia Woolf allant vers la rivière, brutalement encore Lorca « abattu devant / une fosse aux abords de Grenade ». La poète cherche une issue pour aller vers le dehors, que les « pages fugitives » soient lues (« Qui entendra ? / se demandait Rilke »), doutant de son existence, se trouvant « à la fois sur le départ et clandestin ».


Pour rompre avec des vers qui, somme toute, ne surpprennent pas le lecteur, même Amy Clampitt lui suggère fortement de s’interroger sur la destination, aujourd’hui, de la poésie, lisons des extraits d’un livre en cours de Benoît Casas. Il invente pour chacun de ses livres une contrainte d’écriture qui repose sur son activité de lecteur. Ici, choix tiré d’un ensemble de 1000 poèmes brefs (les plus longs ne dépassent pas 11 vers très courts) numérotés, « saisis / au vol / au fil de la lecture / de multiples / livres ». Il peut arriver que l’on reconnaisse une source — « 604. Être / ensemble / c’est / regarder / dans la / même / direction » renvoie sans ambiguïté à Saint-Exupéry —, l’essentiel n’est pas là, plutôt dans la multiplication des moments de vie évoqués : lecture, observation, relation à l’amie, réflexion, projet, etc. Et, régulièrement, tentatives de cerner quelques aspects de ce qu’est la poésie, dont on retiendra celle-ci : « 599. La poésie / est / omnivore / bien décidée / à tout / absorber » — le poème suivant concerne le lecteur (Benoît Casas lui-même dans sa pratique) : « 600. Le lecteur actif / décante un corpus / devenir certain / il fournit / les phrases / qui lui sont / nécessaires ». Voilà une poésie qui répond bien peu aux règles du genre, si floues soient-elles...


On partira en voyage avec Claude Dourguin pour voir autrement les choses du monde. Elle est à Mantoue et comme beaucoup de lieux qu’elle apprécie, c’est une ville qui « nourri(...)t les songes », établie « sur quelle île d’un lac inconnu au milieu de plaines dont on ne se souvient plus ». Ce que l’on perçoit d’abord, c’est une lumière, avec « son tremblement de brume légère », et c’est la ville de Mantegna : on ira, une fois encore, devant sa maison, on entrera dans la cour, saisi par l’équilibre des formes voulu par le peintre comme on le sera devant ses fresques, « pur, silencieux bonheur ». C’est l’automne et sur une place s’échangent les nouvelles avec une « manière de convivialité naturelle » : Claude Dourguin apprécie toujours ces lieux qui donnent le sentiment qu’il existe un espace véritablement « commun », ce qui n’empêche en rien une qualité de silence qui « décroche la ville] de toute temporalité ». Mantegna, mais aussi le monument dédié à Virgile : le voir et revoir pour « dire une reconnaissance poétique que les années jamais n’ont effacée ». À côté de ces pages qui communiquent l’amour de l’Italie aussi vivement que le faisait Stendhal, on peut lire Philippe Boutibonnes, qui peint plus souvent qu’il écrit — le lire est chaque fois une heureuse surprise.


Sous le titre "Rémanences", avec en épigraphe Beckett, Lévinas et un bref extrait de l’Épitre aux Corinthiens (« Tous les jours je suis à la mort »), une série de séquences explore ce qu’est la mort pour l’homme et les autres animaux — rat-taupe, tique, hyène —, la proximité entre eux ; mais la violence de l’animal pour détruire une proie n’est en rien manifestation de cruauté comme l’a été, selon la tradition, le supplice de la chrétienne Agathe. Philippe Boutibonnes ajoute des notes concernant les animaux, introduit des citations (Leibniz, Bruno Latini) et un concept relatif à l’environnement sensoriel (Umwelt). Cependant le propos est à l’écart d’une visée scientifique ; d’une part, quittant le plan du réel, le narrateur devient très proche de la hyène, qui le lèche, et il regrette son départ (« Je serai bientôt aussi seul qu’elle. Elle m’aura quitté. Je pleurerai son absence. »), d’autre part, l’écriture des séquences est nourrie d’images, de paronomases (moches mouches, d’instincts et d’instants, des abris aux abus). Le texte déborde ainsi à plusieurs reprises vers l’imaginaire tout en avançant des réflexions sur la finitude.


La lecture de rehauts reprendra, avec Dominique Quélen, avec Séverine Daucourt, avec Thierry Romagné et, déjà cités, Serge Pey et Maurice Benhamou : prenons le temps avant la prochaine livraison, au printemps 2020. On pourra lire aussi d’ici là l’anthologie qu’a faite Durs Grünbein de ses poèmes (Gallimard, 2018) tant la recension qu’en propose Jacques Lèbre est enthousiaste.


article du 18 novembre 2019 de Tristan Hordé à propos de Rehauts n°44

Retrouvez l'article sur Sitaudis

article du 23 octobre 2019 de Hugo Pradelle pour Ent'revues à propos de 'Rehauts'

REHAUTS N° 44 PAR HUGO PRADELLE

Le lecteur actif

décante un corpus

devenir certain

il fournit

les phrases

qui lui sont

nécessaires.


On peut lire de brefs poèmes de Benoît Casas dans la 44e livraison de Rehauts. Extraits d’un livre à venir intitulé Combine, ce sont des poèmes-notes, annotations succinctes d’un réel habité par des livres ou, plus précisément, par la lecture. Une lecture qui confronte en même qu’elle se fait fuite. Un découpage poétique en 1000 fragments, une apposition de la diversité de la sensation, de la pensée, de leur inscription dans l’immense espace mouvant, possible, des textes.


Lire une revue de poésie revient à la fréquentation similaire d’un corpus, d’une masse de texte, d’une forme de langue. Cela s’apparente à une fréquentation ponctuelle, une familiarité temporaire. On y perçoit une nécessité en même temps qu’un possible. On y accepte une disponibilité à des voix, des langages, des formes.


Ce numéro de l’une des meilleures revues de poésie frappe particulièrement par sa tonalité générale. On y entend un manque, une difficulté, une angoisse, particuliers. On y perçoit à la fois l’empêchement du poète et la jouissance de la forme trouvée, esquissée, essayée. Ainsi, on lira les textes de Dominique Quélen : « J’écris un texte dont je me retire. Je ne l’habite pas. Pièce vide. J’essaie ensuite d’écrire un texte muré. On peut en décrire le contenu, on ne peut le communiquer ni faire qu’il communique avec d’autres. Je forme un morceau tout sec, où manque ce qui permettrait d’en comprendre la nature. Dès qu’on commence à le décrire on est interrompu, on s’interrompt soi-même, depuis l’intérieur de la description qu’on en fait. »


On aborde dans ce numéro une poésie qui, en grande partie pour le moins, interroge les conditions à la fois de son énonciation, de la forme singulière de parole qu’elle invente, et l’angoisse d’une existence qui n’est que par une sorte extrême de manque, d’empêchement. On perçoit dans les textes qui le composent les conditions mêmes de la production du poème, d’une langue articulée, l’invention d’une autre durée de la langue, des transformations du réel qu’elle rend possible. Casas écrit que :


La poésie

est une

pratique

de l’ellipse

matérielle.


C’est la même angoisse, la même incertitude, des moyens voisins qui habitent les textes d’Amy Clampitt, poète américaine déjà mise à l’honneur dans des numéros précédents de la revue, dont on peut continuer de découvrir la poésie d’une force rare. Et c’est aussi à ces découvertes d’univers, de langues, qu’invitent les revues en les abritant un moment. Le travail de Clampitt court ainsi sur plusieurs numéros, remarquablement traduit par Gaëlle Cogan et Calista McRae, et nous convainc que l’on se trouve face à une voix majeure. Là aussi il est question de fuite, d’empêchement, de relégation en soi-même, de résistance et de refus. Toujours extrêmement précise, Clampitt combine les forces de l’esprit avec les manifestations les plus réelles, confronte la subjectivité angoissée avec les formes terribles du monde et de l’Histoire. C’est d’une certaine grandeur du familier, de sa connivence avec ce qui nous dépasse finalement, qu’il s’agit.


Ainsi, Woolf se noie dans l’Ouse, Lorca est assassiné par les phalangistes, Vallejo s’exile…


[…] Kafka

concevant un passage vers le haut à travers le dédale

sans fenêtres du calcul, de la contingence, de la prévision

qui n’a pas d’issue, et métamorphosant

l’échappée en la forme — Oh non, pas d’un oiseau,

pas lui qui fuyait tant les lieux dégagés, mais d’un insecte

gravitant infailliblement vers l’obscur ;

ces antennes, cet habitat lustré, chitineux

entre les interstices, entre des systèmes

dont les rouages et ceux qu’ils avantagent

nous sont devenus illisibles, plus malins

que l’impasse grandissante de la langue, la stridence

de ses décibels, le marmonnement de ces circonlocutions,

que le murmure, dans toute l’Europe, de ce qui bientôt, bientôt, devait, allait avoir lieu.


Ce n’est pas rien que de proposer une série de textes de cette poète mal-connue qu’il est urgent de lire, de mettre en lumière avec l’obstination modeste qu’on connaît à Rehauts qui s’emploie à imposer des voix qui tiennent.


PS : On notera la belle recension de Jacques Lèbre d’un livre superbe paru cette année : Presque un chant de Durs Grunbeïn.


Retrouvez l'article dans Ent'revues (23 octobre 2019)

"COMPOSITIONS" de JEAN-PASCAL DUBOST, par JEAN-CLAUDE LEROY

« Je ne suis pas indifférent à ce qui ne se passe pas, et toute occasion est bonne pour que. »


Que l’on se moque ou non de mes avis grattés, j’ai déjà eu l’occasion de noter ici tout l’intérêt de l’écriture de J-P Dubost, et j’ai horreur bien sûr de me répéter sciemment. Par facilité, décidément, je me penche non pas sur les deux très beaux livres parus cette année à L’Atelier contemporain, remarquables pour leur singularité et leur facture, mais sur un troisième ouvrage aux apparences plus modestes.


« Je ne suis jamais sûr de rien, c’est pourquoi j’avance certainement. »


Quoi qu’il écrive, Jean-Pascal n’abandonne pas son poste, et nous voici avec lui dans les rouages de son cœur à l’ouvrage, une salle des machines qui n’a rien d’infernal, où la mine du crayon ne connaît pas ses lignites, et où il est pourtant toujours intéressant de respirer les vapeurs de la sueur du travailleur – j’ai l’air de plaisanter, croyez-vous, mais croyez-vous que J-P Dubost n’aime pas plaisanter ? Je parlerai donc plutôt de ce maigre volume nourri de phrases spontanées – l’esprit ne l’est-il jamais ? – si peu prétentieuses que la simplicité y confine sans relâche à la modestie, et comme le disait Érik Satie : « Moi, pour la modestie, je ne crains personne. »


« Caressant la langue à contre-poil pour reprendre du poil de la bête hirsute en somnolence. »


Les éditions Rehauts publient heureusement ce volume sautillant – vif et gai –, petit livre au 120 pages du plus réjouissant et utile, suis-je assez clair ?, des notes confisquées au plein éveil d’une attention obsédée par la langue des uns et des autres, et donc la sienne, et à la gravité d’un paysage dans lequel vit l’osteur de ces Compositions, l’osteur étant celui qui ôte, comme lui-même le rapporte après lecture du Godefroy – car le zigue est amateur de dictionnaires davantage que d’escargots (?).


Occasion aussi pour lui d’encore nommer ceux qui le nourrissent, ses contemporains comme les auteurs les plus oubliés, lointains dans le temps. Ils s’appellent Novarina, Roubaud, Emaz, Suel, Deleuze, Laporte, Théophile de Viau, Ferrand, etc. Mais dire en sus que cohabitent ici la phrase entendue dans une librairie de Rennes ou cette autre dans un café de Nantes avec une citation érudite de tel auteur que sacralise un étrange et incontournable prestige. Ce méli-mélo s’avère savoureux, stimulant.


« La poésie contemporaine a quelquefois tendance, en raison de la suffisance de la gent poétique, à se prendre pour les Écritures. »


Quoi donc de plus composé que ce Compositions ? De simples notes, dopées de vitesse, de fulgurance, sur un carnet, comme le murmure d’une promenade avec un ami inconnu qui n’aurait pas la grossièreté de vous bavarder la parole, et se contenterait plutôt de ce rien-dire sur un bout de papier sous la semelle. C’est ce que je ramasse si volontiers et j’en fais mon pain pour la journée et celle du lendemain, certains moineaux n’ont pas d’autre viatique. Ils se disent peut-être que tout cela qui les tient en vie est soumis à un ordre, à une composition.


« À l’éternelle question du pourquoi-faire-compliqué-quand-on-peut-faire-simple, je n’ai pas de réponse plus simple à donner que je ne peux faire autrement que complexifier ce qui est apparemment simple et que le simple n’existe pas, et que derrière chaque chose simple, il y a un complexe, au sens « d’ensemble d’éléments divers, le plus souvent abstraits, qui, par la suite de leur interdépendance, constituent un tout plus ou moins cohérent », et ce complexe-là n’est nullement aisé à saisir, n’est aucunement transparent, clair ni facile d’accès ; tout complexe est complexe ; et dès que je pose une phrase simple qui lance le poème, il faut aller chercher le complexe invisible qui la soutient et la développera. »


Ce que dit la page de l’éditeur à propos de ce livre et qui me semble le présenter parfaitement, et d’un trait : « Notes de carnets dans lesquelles l’auteur se livre chaque jour à ses exercices lyriques : ‘‘Le carnet est le non-journal des atermoiements d’un sempiternel apprenti de l’écriture.’’ ».


« Une accumulation de grands vides peut-elle amener à quelque chose qui soit constructif ? »


article du 11 octobre 2019 de Jean-Claude Leroy pour Mediapart' à propos de Compositions de Jean-Pascal Dubost

Retrouvez l'article sur Mediapart

article du 22 juillet 2019 de Jacques Morin pour poezibao' à propos de 'Compositions' de Jean-Pascal Dubost

"COMPOSITIONS" de Jean-Pascal Dubost, par Jacques Morin

L’écriture est un premier jet de néant ; la pulpe de rien ; une concentration de vide.


Tel est l’un des multiples traits que Jean-Pascal Dubost délivre tout au long de ce livre. Recueil d’aphorismes, commentaires, réflexions, citations, éléments de journal, notes de lecture, travaux en résidence, pensées, nécrologies… (l’etc… prend toute sa valeur après cette accumulation incomplète). Donc, il y a un travail de « compositions » pour mettre tout cela en forme dans le même ouvrage. La citation liminaire pourrait faire croire à un certain découragement, où le pessimisme germerait. Ce serait faire fausse route. L’auteur accueille tout ce qui, dans son for intérieur, a rapport avec l’écriture. Et le doute, qui l’envahit parfois, fait en creux partie de cet ensemble. Mais le curseur se situe ailleurs, plutôt dans l’amour de la langue, dans le bonheur de la langue et dans le trésor de la langue.


Jean-Pascal Dubost est un amoureux de l’ancien français, un fin médiéviste, si près des mots, quel que soit leur âge, ce qui lui fait écrire doncques ou élider le si on… en s’on, ou mon écriture en m’écriture, par exemples. Il y a l’histoire des termes d’un côté et les niveaux de langue de l’autre qui l’intéressent également, d’autant plus qu’il aime les « rabouter ». N’est-il pas à se renseigner sur la langue purinique, le purin, le normand purin, ou le gros normand, […] langage argotier, grossier, cynique……Quand on superpose ces deux éléments, horizontaux et verticaux, les combinaisons deviennent infinies.


Ces appareils étant mis en place, la cible demeure très aiguë : l’écriture, autour de laquelle son esprit est sans cesse en train de butiner, quitte à y revenir plusieurs fois. J’ai repéré trois entrées où l’auteur tourne autour d’une même visée, il dit dans un premier temps :


Cette sensation renouvelée d’être, à la fin de chaque poème, sur le seuil de quelque chose.


Qu’il reprend et questionne ensuite autrement :


Et si le grand vide auquel se heurte la fin d’un poème achevé n’était pas autre chose qu’une porte ouverte ?


Qu’il tend à synthétiser et résoudre un peu plus loin :


Une évidence est au bout du poème.


C’est tout l’intérêt de ce livre où l’on suit de l’intérieur la pensée de Jean-Pascal Dubost qui clignote comme un kaléidoscope, on n’est jamais sur la même facette de son esprit, mais l’œil est constamment braqué sur le grand sujet. Avec au passage, cet aveu presque suffisant :


J’ai la chance de ne pas être compris de tous.


Entre le doute et la confiance, Jean-Pascal Dubost ne cesse de slalomer avec aisance et subtilité, curiosité et maîtrise. Pour conclure, cette affirmation ambiguë et lumineuse :


Je ne suis jamais sûr de rien, c’est pourquoi j’avance certainement.


Retrouvez l'article dans poezibao (22 juillet 2019)

REHAUTS N°42 PAR HUGO PRADELLE

Amy Clampitt dans Rehauts


Lire une revue de poésie oblige à un temps particulier, à une concentration. Parfois, on se rend disponible et on accueille une voix, une langue qui, soudainement, s’impose.


Le numéro 42 de Rehauts, revue admirable qui a fêté il y a quelque temps son 20e anniversaire, propose des pistes, des chemins – on pense à la sinuosité à demi-effacée de celui de Gracq –, pour y découvrir quelque langage qui trouve un écho en soi, qu’il nous réplique ou nous perturbe.


Et l’ouverture de cette livraison est impressionnante, c’est le moins qu’on puisse dire ! Un long poème d’Amy Clampitt, poète états-unienne née en 1920 dans l’Iowa qui porte une livraison de facture soignée que ponctuent de très beaux dessins de Claude Briand-Picard et de Pierre Mabille. Je l’avoue d’emblée, je ne connaissais pas Clampitt dont le poème, exploration de l’état migraineux, déploie des éléments de l’existence qu’entrecroisent des lectures, des figures esthétiques, compagnons dans l’écriture. Et finalement d’une forme de douleur, tenace, continue. Il s’y constitue une communauté et un partage.


Aux côtés d’une élite

      dans l’étau de la même couronne splénique :

Dorothy Wordsworth, George Eliot, Margaret

Fuller, Marx, Freud, Tolstoï, Chopin, Lewis

Carroll, Simone Weil, Virginia Woolf :

     un assemblement de teintes,

d’ancêtres et de meilleurs amis qui avaient tous passé par cette dure école.


Son « Anatomie de la migraine » – traduit par Gaëlle Cogan et Calista McRae – est construit sur une dichotomie fondatrice qui se réplique tout du long de ses deux parties. À la fois réflexion sur la voix, son énonciation, l’élaboration de la parole poétique, et méta-poésie qui se cherche des miroirs, des compléments, le poème se tient remarquablement, équilibré et puissant. On y est tout à la fois du côté du saisissement, de l’éclat, et d’une véritable continuité narrative. Cette plongée dans le corps et l’esprit, comme entreprise par un même élan. Et c’est probablement cette concomitance de la description extraordinaire de la corporalité et d’une sorte d’aventure spirituelle et artistique qui frappe le lecteur. C’est dans le corps, par ses manifestations, que la vie intérieure devient possible, que l’intellect se déploie. La sensitivité, la matière et l’idée se reflètent ainsi d’une manière bouleversante. Car c’est sous « une couronne d’artères calottée », dans ce « creux peuplé de fissures, de déclivités, de buissonnements arborés, d’appariements et de degrés » que naissent la vie, l’idée, la morale, la conscience, « tout cela enfermé dans une coquille de noix ».


Amy Clampitt écrit, assurément, une grande poésie de la conscience. Difficile de construire un numéro après une ouverture si impressionnante. On trouvera, comme dans chaque numéro de Rehauts, des textes qui, par leur hétérogénéité, leur refus de l’école, leur diversité et de formes et de démarches, forment une sorte de tissu qu’il faut parcourir, comme un doigt passé sur des étoffes. On lira des poèmes de Fabienne Raphoz, de Franck Doyer, d’Henri Droguet, de Pierre Mabille, de Laurent Cennamo, de Maurice Benhamou et d’Yves Boudier. Deux proses s’y intercalent, signées de Mina Sürgen et Mathieu Nuss. Une sorte de panorama du dissemblable. Comment construire un numéro, donc ? En le faisant s’achever sur un texte consacré à Franck Venaille disparu à l’automne dernier, il fait comme une boucle, esquissant un reflet au poème d’Amy Clampitt. La lecture que propose Jacques Lèbre de Requiem de guerre (Mercure de France) revient sur une œuvre atypique, qui elle aussi cherche infiniment l’altérité. Comme en duel, on lira ces vers, qui pourraient répondre à l’Anatomie… :


Vous me frottez le crâne puis les tempes pour en chasser les démons et vous dites
simplement que la nuit sera longue et que je dois me recoucher paisiblement.


article du 18 février 2019 de Hugo Pradelle pour entrevues.org' à propos du numéro 42 de Rehauts

Retrouvez l'article sur entrevues.org

article du 19 janvier 2019 de Tristan Hordé pour sitaudis.fr' à propos du numéro 42 de Rehauts

Rehauts, n° 42 par Tristan Hordé

Chaque revue se distingue par l’organisation de son sommaire ; pour Rehauts, un numéro s’ouvre toujours avec une traduction, cette fois avec un long poème, "Une anatomie de la migraine" d’Amy Clampitt (1920-1994, poète des États-Unis dont aucun de la douzaine de livres, poésie et prose, qu’elle a publiés n’a encore été traduit en français. Le motif de la migraine charpente les 25 quatrains de la seconde partie, rappelant que bien des écrivains et penseurs en ont souffert, de George Eliot à Marx et Freud, de Chopin à Virginia Woolf, mais c’est la question de ce qu’est la conscience qui occupe les 25 premiers quatrains et, d’ailleurs, le mot "conscience" clôt le poème. Un tour rapide des positions, de Gallien à Descartes, pour s’arrêter à Simone Weil ; pour elle, la conscience, c’est « La douleur. / L’attraction de la pesanteur. Le martellement du temps. / Une misère qu’aucun système // ne peut racheter, affliction extrême qui /détruit le je : rien n’est pire, écrit-/ elle ». C’est alors le statut du je (« l’Un qui n’est pas un / du tout mais contradiction ») qui apparaît en filigrane, et c’est bien lui qui organise l’ensemble du poème.


Les voix retenues dans le reste de la revue, très variées, prouvent la diversité de la poésie de langue française : le lecteur aurait fort à faire pour construire des relations entre les textes publiés, et c’est tant mieux. La plupart d’entre eux sont de poètes "reconnus", qu’il s’agisse par exemple de Maurice Benhamou ou Yves Boudier, du peintre Pierre Mabille auteur, également en 2018, de C’est cadeau, et qui joint des dessins à des poèmes tous titrés de noms de couleurs ("Noir et blanc", "Bleu nuit", "Jaune", etc.). Ou de Fabienne Raphoz, qui a publié récemment Parce que l’oiseau, dont le poème plein d’ellipses aborde le motif de la métamorphose, du plaisir du classement des espèces, de l’origine (de la vie, des espèces). Ou de Henri Droguet, avec le plaisir de lire allitérations (« de guingois les guinguettes ») et assonances (« la bise drue / murmure brisure friture à lanterlus »), les deux mêlées (« l’hasard et l’azur »), des créations de mots (« « ça rache ») et l’emploi d’autres dits "familiers" (« foutoir, corbac, badigoinces »), et la vision humoristique d’un monde à côté du nôtre (« une fourmi cancéreuse meurt »), ce qui permet une distance vis-à-vis du lyrisme : l’escargot ne connaît pas l’amour, « qui est / l’autre nom du vertige »…


On s’arrêtera à la lecture d’un poète, Laurent Cennamo dont L’herbe rase, l’herbe haute a paru récemment (Bruno Doucey, 2018) après plusieurs livres chez des éditeurs de Genève. Les 26 strophes en vers libres de "L’inexistante fée" sont construites autour du thème de la mort proche (« La fenêtre est brisée qui nous séparait / du néant »), avec justement la récurrence du mot "mort" et la présence d’autres évoquant la destruction ou la fin de vie (« desséché », « déraciné », « Plus de sang », etc.), du thème aussi du passage, (« mourir, / Naissance », « Mourir, naître — sur la même / corde raide ») et celui de la métamorphose. Impossible de retrouver quoi que ce soit du temps passé, pas plus le temps de l’enfance que de celle qui désormais reste silencieuse dans le « panier du vide (au bras / de l’inexistante fée) ».


On lira aussi Franck Doyen, Mina Süngern et Mathieu Nuss, et la recension de Requiem de guerre, livre de Franck Venaille disparu le 23 août 2018, à qui cette livraison de Rehauts rend hommage. Jacques Lèbre y met en évidence chez le poète son sens de la révolte, sa manière de mêler sans cesse le vécu et la fiction, son humour et, d’un bout à l’autre de l’œuvre, sa tendresse pour ses semblables. Voilà des heures de belles lectures.


Retrouvez l'article sur sitaudis.fr (19 janvier 2019)

"LE TEMPS QUE TOMBENT LES PAPILLONS" DE JEAN-PIERRE CHEVAIS PAR FRANÇOISE HÀN

Convenablement programmée, alimentée par des données en masse suffisante, une machine peut produire des similis poèmes. Dira-t-on pour autant qu’il y a des robots poètes, comme il y a des robots joueurs d’échecs et de go ? Non. Un poète est apte, comme tout être humain, à faire des multiplicités d’autres choses que des poèmes. Et ces autres choses, telles qu’il les ressent, sont une des bases de son écriture. Le robot, d’une part est spécialisé dans un domaine bien défini, d’autre part, il ne ressent rien. Le temps que retombent les papillons, de Jean-Pierre Chevais, n’a rien à voir avec la robotique. L’ouvrage, composé de sept séquences de longueur inégale, précédées d’un avant-poème, fait largement part à l’intuition.


De quels papillons s’agit-il ? Pas de ceux, allant de fleur en fleur, dont le langage courant a fait le symbole de l’inconstance amoureuse. A rapprocher le titre du livre de sa page 27, les papillons sont clairement des mots, LES mots : « inger / christensen elle / quand la poussière / se lève un peu / elle dit que c’est / l’envol des pa / pillons du monde / moi quand je / souffle sur les mots / ça ne tient pas ça / bat des ailes / c’est bien la preuve ». Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le poème préliminaire, les mots sont des légumes : « Maman a / vant elle / pelait les mots / une pelure par / mot ». C’est après la mort de la mère que « les papillons a / lors ont / commencé ». N’empêche que les mots ne sont pas toujours des papillons : « les mots ils / cognent / fendent cassent ». Parfois, c’est le poète qui, de ses bras, fait des ailes et s’envole, les mots ne suivent pas, il ne peut pas les abandonner, redescend.


L’indécision gouverne le rapport du poète à ses mots. Aux premières pages, il garde confiance : « sûr / je trouverai » écrit-il à la destinatrice de ses confidences, dont il cherche à écrire le nom. Un peu plus loin, il l’a perdu – comme, d’ailleurs, il avait déjà oublié le sien. Ne lui reste que l’initiale. Or, ce n’est pas uniquement un individu, une femme, qu’il faut nommer, ce sont les mots eux-mêmes, pour savoir ce qu’ils désignent. Faute de précision, le doute s’installe. Souvenons nous que Précis d’indécision est le titre d’un ouvrage antérieur de Jean-Pierre Chevais (cf. Les Lettres Françaises de septembre 2009).


Sauf erreur, c’est la première fois qu’un de ses livres pratique en son entier l’enjambement des vers par les mots, sans même un trait d’union. Rien que la respiration du lecteur. Outre Inger Christensen, d’autres écrivains sont nommés : Charles Ferdinand Ramuz, Carlos Levi, Mahmoud Darwich (c’est nous qui mettons des majuscules) ou évoqués par allusions. Le célèbre « je préférerais pas » introduit le personnage d’Herman Melville, qui, lui sait ce qu’il ne veut pas, c’est à dire tout : « je préférerais pas / qu’on m’ap / pelle bartle / by ». Ce serait en effet une erreur. Jean-Pierre Chevais accueille, essaie, par exemple, d’ajouter des herbes aux mots afin de leur donner un peu de poids.


Une seule lettre substituée à une autre et tout change, ainsi « à la longue » engendre « ça fait / drôle / à / la langue / ces mots / qui / parfois / remontent ». L’ironie est partout perceptible, elle est le voile pudique d’une désespérance qui en vient, aux dernières pages, à disloquer les vocables de manière imprononçable : « J’a / i pas les m /ots / on m / e dit / ça », « il est t / ard dé / jà j / e / tombe / avec la / dernière a / ile ». Rassurons-nous. Si l’auteur en peine déclare : « j’ / aurais pas / dû / faire / papillon », il n’y a aucun risque qu’il en déduise « j’aurais dû faire / robot ».


Les Lettres françaises, n°156, janvier 2018, page IX, Chronique poésie de Françoise Hàn

Retrouvez l'article sur Les Lettres françaises, n°156, page IX, "Chronique poésie" de Françoise Hàn (janvier 2018)

article du 25 novembre 2017 de Christian Hubin' à propos du livre Arrosé l'arroseur de Mathieu Nuss dans Poezibao

"Arrosé l'arroseur" de Mathieu Nuss, par Christian Hubin

Qu’est-ce que perce-voir ? Longer, toucher ? Qu’est-ce qui traverse l’air sans yeux, sans indications de tempi sur la partition du sol, avant l’allée allée, avant le corps sans le pas, comme un crépi déshérité ?


Lieux, mouvements où voir dérange, perd à force de se croire contact. Comment y intégrer plus de bruits, moins de violoncelle ? Moins de gouleyant à vol d’hirondelles, et plus de cerveau reptilien ?


Frisson, corbeille à papier (…) : tout le poumon chaque jour de parole (…) perdue.A vivre, à alarmer, renier – double mental ; monologue a minima, à changements de trottoir dans la foule.


Ni réquisitoire, pourtant. Ni même fuite. Mais, austèrement, une table, un résidu même où se taire soit naturel, son pur, chance de passer aux aveux. De produire son propre effet de serre ! …


Souffle, errance : la quête entre toutes. Reflets, imitations – de quoi, au vrai ? Comme une seconde où les pinceaux s’emmêlent, sont mêmes et uns.


Aucun dépit, d’ailleurs. Aucune excuse. Une progression ( ?), une plongée sous elle – pour quel espace ? Monsieur Ricin à pas lourds, à signatures de stress, d’asphalte irrémédiable.


Comme – d’où, par dissolution : à quelle croisée vide, ou quel crible ?


La plupart des livres marchent à l’ombre : à l’ombre – notre contemporaine.


Cycles organiques dans le fumier, grisaille, et Schubert qui appose son voile fraternel sur ce qui environne


Sous quoi il n’y a pas d’être, pas de couche infinitive.


O pudique, arrosé Monsieur Ricin, sans égal pour faciliter (ou biffer, ou corroder) la constante montée des mots (ou maux, ou morts ?) ; pour happer le subtil (ou non), la rature, le grêlé jaune – son tu… sous le trafic, les étages, son sourire d’arpège gercé.


*


Errance sans pointillisme mesquin. Qu’on accompagne, presque précède… Loin – comment dire ?


Un gris de langue soudain.


Qui frôle, rend tout digne.


Retrouvez l'article dans Poezibao (25 novembre 2017)

Rehauts n°40 par André Chabin

Quel goût aurait le numéro 40 de Rehauts ? Celui du thé ? « Délicatesse de la cérémonie du thé/qui m’apaise », « Cette amertume que je bois/Se répand dans mon corps/Et je ne meurs pas » (Jean-Claude Caër au cœur du Japon des temples, cimetières, sanctuaires). Au-delà de l’amer, un goût de mort, de rien si obstinément cultivé qu’il en arrive à faire sourire : le grain dru (…breton) des courtes et moroses pensées de Jean-Pascal Dubost : « Rien est le plus bel avenir qui soit », « Soyons morts, et fiers de l’être ». Un goût de nostalgie, le goût du père disparu: « …et si mon poème/Qui voulait parler de mon père en cette ville d’Arras/Reconstruit quelque chose qui ressemble/A des moments de sourire dans l’imparfait de sa vie ? » Fluidité de James Sacré qui caresse les arbres d’Alexandre Hollan, croise les « petits ustensiles de cuisine en métal émaillé » et un trombone. Un goût de médicament qui fait rire, c’est sûr, concocté par Daniel Cabanis dans une série de tableaux (« Pharmacie chevaline ») ; en voici deux incipit « Oui, madame, le chapeau fait grossir. », « Non, Monsieur le surmoi ne s’opère pas, surtout gros comme le vôtre. »


Non, impossible de figer le goût de Rehauts – qui assurément n’a pas un gros surmoi mais un moi partagé, ouvert, infiniment plastique. Car on n’aura rien dit des notes acides de Christine Bonduelle (« 7 conversations courbes »), de l’entêtante mélopée de Christiane Verschambre (« dit la femme, ni l’enfant »), d’un puissant fumet Italien de Giuseppe Bonaviri et du nuage léger venu d’Allemagne (Karl Lubomirski).


Et puis ceci au cœur du numéro des œuvres de Patrice Pantin : dans un carré anthracite pas si certain, des lignes blanches se rencontrent, s’épousent, s’ignorent, se brisent. Des compositions à la beauté savamment simple qui donnent le goût de s’attarder. Rehauts en somme.


article de André Chabin sur le numéro 40 de la revue Rehauts - 8 décembre 2017 site Ent'revues

Retrouvez l'article sur Ent'revues

article de juillet 2017 d'Emmanuel Laugier' à propos du livre Arrosé l'arroseur de Mathieu Nuss dans la revue Le Matricule des Anges n°185

"Arrosé l'arroseur" de Mathieu Nuss, par Emmanuel Laugier

Le poème hérisson

AVEC MATHIEU NUSS, UNE PLONGEE DANS UN VRAI-FAUX JOURNAL OU S’ENCHAINENT DES PHRASES DONT LES MICRO-CATASTROPHES S’ELEVENT EN VERITABLE ART POETIQUE.


L’inversion du titre du film de Louis Lumière, projeté la première fois à La Ciotat en 1895, L’Arroseur arrosé, initialement intitulé Le jardinier et le petit espiègle, est le premier pied de nez du revigorant livre de Mathieu Nuss. D’emblée, comme le nez au milieu du visage, il annonce la couleur. Elle sera chapitrée « Monochrome du grutier » (II), « Vert bouteille » (III et IV) ou encore « Plateau peinture » (VI), mais pas que. Elle s’inscrit, ou se peinturlure, dans des phrases où la matière à réflexion (dans tous les sens) brille et accorde aux choses un coin de parution inédit, un voltage particulier de présence. C’est patent au début où le locuteur précise que si « la matinée ne cède pas un mot pour que je m’enfonce, semble-t-il, dans la lecture », c’est que « je chemine sur du goudron recoulé-daté-signé-noir ». Première nuance qui appellera toute une climatologie, que celle-ci affecte le sujet parlant ou toute extériorité venue à lui : « Façon d’œil cherchant une forme ou une idée, butant sur des angles mal rangés, sur la gravité qu’un pied de table n’absorbe pas ».


Le régime Nuss note des choses vues non depuis l’auto-réflexion intérieure, mais d’un point de renversement et de changement d’échelle : « Me suis transvasé dans un lieu puis, après décantation, une fois le trouble retombé (…) ». C’est que, entrecoupée par de mini-paragraphes où un art poétique se synthétise, Nuss fabrique des « segments intrus, contre sens et sécheresse extrême des tâches, flétrissures en unités toujours plus petites… », par quoi l’inflexion de la note ou du fragment, tels que les romantiques de Iéna en firent une forme-hérisson, se déploie autant en ironie qu’en rendant le sens versatile. Se cherchant, se fuyant, il se retourne contre lui-même. « Je laisse se faire et se défaire » est-il clairement écrit, mais le grutier du chapitre 2, du haut de sa cabine, déplie une phrase monochrome et éclaire la tâche : « Vidée de tout contenu, d’air même presque pressurisé, éblouissante d’habileté, la valise slalome, pareille à des phrases indemnes de tout contenu ». C’est que les « …poèmes optent pour / des résidences alternées, de / délicats autismes » dit l’un des sermons discrets du livre. Aussi Mathieu Nuss peut-il se demander « quelle proposition savante saurait rembobiner les détritus de la bande-son ? », pour plus loin « verser au dossier de la sale hygiène environnante : les plates-bandes d’herbes, de mauvaise qualité, dont l’image préfigure la déteinte au lavage, la couleur de l’anoxie, la luminosité d’une de ces ampoules basse consommation (…). La liste des déjections poursuit, dirait-on, toute seule son phrasé, « c’est le venteux définitif qu’il m’importe de rapporter, cette artère dans laquelle les pas déglingués, de + en +, puisent l’oxygène du dire sans complexe ni complaisance ».


Si l’on peut se sentir parfois abasourdi par la hardiesse de composition, son paysage y étant comme « trois types mains dans les poches se volent la visibilité », c’est qu’il faut se laisser aller au mouvement kaléidoscopique et à ses diffractions pour être soi-même saisi par la joie d’une langue si arrosée qu’elle torsade l’espace mental de l’arroseur : « la caméra tourne autour d’une carrosserie dégoulinante de pluie : voici le paysage, gris acier gris indépendantiste, noire caméra gonflée d’assurance ». C’est bien ça, une plongée dans « du noir indépendantiste », le risque de celle-ci pour ça continue à tresser une langue de raccords inouïs.


On ne lui en voudra pas d’opérer ainsi avec sa table de montage et de lancer, pyrotechnicien à la pointe, ceci encore : « débattre des diverses électrocutions diurnes », « des odeurs varappent », « l’irrémédiable asphalte, et pourquoi pas même à la rouille aux trousses », comme d’écrire ces « reflets d’aluminium déchirés dans les flaques » où Nuss y reconnaît que « faire de la poésie c’est mettre quelque chose dehors à sécher…». Peinture oblige.

Retrouvez l'article dans Le Matricule des Anges n° 185 (juillet-août 2017)

Le temps que tombent les papillons de Jean-Pierre Chevais par Tristan Hordé

Perros, dans ses Papiers collés, notait : « Les poètes écrivent mal. C’est leur charme. Si tout le monde écrivait comme Anatole France, lire ne serait plus et définitivement qu’une entreprise maussade. Ils écrivent mal, n’ayant qu’un obstacle mais cet obstacle impossible à franchir. Ils le retrouvent partout. C’est le mot. »1 Le mot, les mots, c’est le matériau de la poésie de Jean-Pierre Chevais.


Le livre est divisé en six ensembles, et le premier est fondateur : un seul poème, qui s’ouvre par : « Maman a / vant elle / pelait les mots » ; si l’on pèle restent des pelures et, à travers les images des pelures utilisées comme bandages, je lis l’apprentissage de la langue, de la langue maternelle. La mère disparue, « les papillons a /lors ont / commencé » : vers sibyllins, comme l’est le titre, si l’on oublie que le papillon symbolise le changement ; dans l’usage, c’est la continuelle transformation des sens, non maîtrisable, et une absence de relation entre les mots et les choses : arbitraire analogue aux mouvements du papillon. Ou mots comme la poussière, ainsi chez Inger Christensen2,


quand la poussière
se lève un peu
elle dit que c’est
l’envol des pa
pillons du monde
moi quand je
souffle sur les mots
ça tient pas ça
bat des ailes
c’est bien la preuve
pas dur d’en at
trapper trois quatre
avant qu’ils ne re
tombent


Et il faut ajouter avec Mahmoud Darwich que « la trace du papillon / ça s’efface pas ».


Les mots sont bien un « obstacle impossible » et, en même temps, la condition pour la poésie de dire ce qui échappe au sens. Il est loisible de passer d’un mot à un autre, par exemple par l’étymologie ou par les jeux de ressemblance. Le nom de Ramuz évoque-t-il par le latin la branche, alors peut-on dire « Ramuz c’est /un endroit feuillu / ça fait drôle de / le voir avec / des feuilles autour / des feuilles avec / dessus des mots » ; le nom la Lucania venu de Carlo Levi (dans Le Christ s’est arrêté à Eboli), entraîne le mot "lucane", sans qu’il y ait dans la réalité un rapport quelconque entre le lieu et l’insecte. Voilà bien une leçon, « Les mots il faut / pas trop mettre / les doigts dessus », leçon que le poète ne suit évidemment pas.


Un mot en appelle un autre et l’on peut aussi remonter dans le temps pour prendre en compte les mouvements de la langue ; est ainsi recopiée et datée la première forme de dégringoler, "desgringueler, 1595", ce qui suscite « je dévale (…) la gringole », jeu avec l’étymologie, puisque dé- indique bien dans le verbe le point de départ. Les liaisons qui s’établissent entre les mots sont complexes, d’autant plus que dans certains cas « il ne se passe rien » ; par ailleurs, la langue de l’écriture n’est plus aisément lue dans la mesure où, affirme le je, « j’/ écris dans / une langue / mi / morte ». L’affirmation paraît paradoxale, le vocabulaire employé appartenant, comme on dit, à un registre courant, et les constructions grammaticales mimant parfois ce que l’on attribue à l’oral, avec par exemple l’élision du ne de la négation (« ils aiment pas ») ou l’usage répété de ça. Mais les mots « fendent cassent » et les vers (rarement plus de trois syllabes) se déglinguent, jusqu’à ne pouvoir être articulés :


Je préfèrerais pas
tout
compte fait sur
vivre à
mon c
orps il est d
ans un é
tat
on me dit ç
a
(…)


On (sans que l’on sache qui est ce "on") reproche par ailleurs au je ces vers trop courts, ce qui accuse démesurément la part du blanc dans la page ; la réponse introduit un autre aspect du livre, l’humour : « ça je sais / je n’ / arrive / pas ». Lorsque viennent dans un poème « bethsabée au bain » et « diane au bain », ce sont moins les allusions mythologiques qui importent que la possibilité, ensuite, d’écrire « tout tombe à l’eau » et de signaler que tout part « à vau-l’eau ». Jeu avec la culture, certes encore quand, dans une série de poèmes s’ouvrant par « Je préfèrerais pas », l’un d’entre eux se poursuit par « qu’on m’ap / pelle bartle /by » : il faut alors se souvenir du personnage de Melville et de son "I would prefer not to".


Mais les allusions culturelles, si elles ont pour fonction de lier le poème à l’histoire, appartiennent surtout, me semble-t-il, au vaste réseau d’associations dont font partie les mots de la langue et qui ne peut être épuisé. Mots de la langue qui sont ancrés dans le temps, et de même les noms de personne : écrire des noms comme "Béatrice" ou "Bérénice", c’est encore évoquer des livres, c’est-à-dire des relations dans l’Histoire. L’épaisseur du temps rend difficile l’appréhension de ce que chacun a vécu, et s’il est malaisé d’écrire le rapport à l’autre — le je renonce à dire ce qu’est le vous —, il l’est tout autant de dire quoi que ce soit de soi, ce qu’exprime ici la perte du nom : le mot lui même disparaît dans son unité (« mon n / om ».


On n’a fait que parcourir ce livre qui avance avec ses papillons en faisant comme si l’essentiel était de jouer avec les mots (la grammaire, le vocabulaire, les associations), avec le vers, avec le temps. On pourrait lire autrement, se préoccuper de la très forte composition de l’ensemble et de son contenu ; un aperçu : au premier poème isolé succède une séquence de 19 poèmes, puis de 5 commençant tous par « Je préfèrerais pas », ensuite on lit un ensemble identique pour la forme, en miroir, donc : 19 + 5 + 1. On découvre aussi dans un poème le père — mais ce n’est pas lui qui transmet la langue… Un livre réjouissant et qui donne à penser à ce qu’est notre relation aux mots, à l’autre.


1 Georges Perros, Papiers collés, Le Chemin/Gallimard, 1960, p. 80-81.

2 Jean-Pierre Chevais a édité Inger Christensen (Herbe, Atelier La Feugraie, 1993).

article de Tristan Hordé sur le livre de Jean-Pierre Chevais - Le temps que tombent les papillons - 25 mai 2017 site sitaudis.fr

Retrouvez l'article sur sitaudis.fr

article de mai 2017 de Jacques Lèbre à propos du livre Le temps que tombent les papillons de Jean-Pierre Chevais dans la revue europe

Jean-Pierre Chevais, "Le temps que tombent les papillons", par Jacques Lèbre

Rares les poètes qui savent rendre compte d’une conflictualité avec les mots ; comme s’ils devaient toujours, les mots, manquer la cible qu’ils visent ? C’est l’impression que donne Le temps que tombent les papillons, à la limite du bégaiement, au bord de l’asphyxie :


on
risque de s’
essouffler
an
hélation
suf
focation


Pas d’autre objet, ici, que cette inadéquation des mots aux choses, à la vie, et tout aussi bien à une quelconque identité. En lisant ce nouveau recueil de Jean-Pierre Chevais, on pourrait penser aux pierres d’un mur qui se descellent assez pour lui faire perdre sa certitude de mur ; à du plâtre qui s’effrite, ou bien au plâtre dans les fresques de la Renaissance dans la mesure où il est une partie désormais muette dans la trame colorée autant que dans l’histoire racontée. Ce recueil dit le désir acharné d’une parole et l’effritement concomitant de cette même parole. C’est là que ça oscille :


J’a
i pas les m
ots ç
a ira
pas on m
e dit
ça
j’a
i pas les b
ons que
des u
sés des t
rop u
sés on m
e dit
ça
je v
ais le dire
aux m
ots


Souvent mot et vers se confondent, entre flux et reflux, coups de boutoir contre la falaise blanche de la page.


Cette conflictualité avec les mots était déjà sensible dans les recueils précédents de Jean-Pierre Chevais. Dans Le livre des figures (Atelier la feugraie, 1993) : « Qui saura du bout / desdoigts dire / le mot / droit / qui vous relève la tête, / fût-elle de cendre mouillée / -- qui ? ». Dans Moments venus (Atelier la feugraie, 1998), c’était le souffle qui semblait s’épuiser entre les vocables ou bien dans les marges : « parfois sur la feuille / pourtant où / le poème s’écrit / j’entends comme une haleine perdue / traverser marge et blancs. » Et nous pouvions lire encore : « je perds pied, / biffe les mots », et tout aussi bien : « Je ne sais plus je crois / que tout est à recommencer. » Dans Seuils (Folle avoine, 1998), les mots semblaient ourdir on ne sait quoi, plus loin, en dehors de soi : « il y a / à peine plus loin que soi / des mots qui s’absentent d’euxmêmes / qui se retournent qui chuchotent / de dos ». Pas facile de les attraper les mots, de les retenir ; parfois semblables à des papillons, on croit qu’ils s’approchent alors qu’ils s’éloignent. Dans Précis d’indécision (Atelier la feugraie, 2007), nous pouvions encore lire ceci : « Ah vous écrivez […] Et c’est quel genre ah oui plutôt dans ce genre-là ah oui dans ce genre-là aussi ah vous hésitez et c’est depuis toujours mais vous avez commencé tôt ah quand même vous vous êtes arrêté ah pas plus et lorsque vous avez repris ah toujours pas ça n’a pas dû être facile. » Et plus loin : « suffit de croire qu’en disant je on pourrait recoller les morceaux colmater les fissures ou combler les trous – le désastre est le même au début au milieu à la fin les lignes de vie restent des lignes de faille à quand l’effondrement des sols. » Dans Quatre figures (une plaquette à La Rivière échappée), c’est encore ceci que nous pouvions lire : « le temps est venu / d’ici vivre / hors de la consolation / et cette gorge / ma gorge en feu à hurler l’incomplétude ».

Dans Le temps que tombent les papillons, comme dans les recueils précédents, on ne peut qu’être retenu par la pratique de l’enjambement. Car cette pratique n’a rien d’elliptique. L’enjambement, chez Jean-Pierre Chevais, signale simplement que l’on vient, dans un élan, de passer d’un bord à l’autre d’une faille. Car c’est le propre de sa poésie que de nous rendre les failles sensibles, jusqu’au sein même du langage.


Retrouvez l'article dans la revue europe (n°1057-mai 2017)

Retrouvez ici les articles plus anciens