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article de Jacques Josse sur le livre d'Antoine Emaz : Planche, paru aux éditions Rehauts - 24 juin 2016 site remue.net littérature

Planche d'Antoine Emaz, par Jacques Josse

« Aller au plus simple. Pas de stuc, pas de dorures », Antoine Emaz

Antoine Emaz le précise dès la première note de ce nouvel ensemble. Chez lui, le poème ne répond plus. Quelque chose l’empêche de venir et il ne sait (ne peut) expliquer ce blocage qui dure et qui pourrait entamer sérieusement sa nécessité de « vivre-écrire » s’il n’y avait, pour pallier ce manque et garder l’équilibre, l’écriture réconfortante et régulière de ses carnets.


« Qu’est-ce que c’est ? Quelle part de ma vie ne passe plus, racle au point que des coupe-circuits soient nécessaires pour me permettre de la supporter ? »


Qu’on ne compte pourtant pas sur lui pour se plaindre. Cela est ainsi. Ça lui pèse mais il fait avec et continue d’avancer sur un chemin qu’il connaît bien, qu’il empruntait d’ailleurs déjà du temps où le poème ne se dérobait pas, celui des carnets. Ceux-ci sont en grande partie rythmés par ses lectures et par les réflexions qu’elles suscitent en lui. Il s’y montre curieux et attentif, plutôt bienveillant, perpétuellement à l’écoute des autres, suivant de près chaque parcours, heureux d’ajuster sa pensée pour la rendre claire et précise.


« J’aime bien me sentir dans la circulation des œuvres des autres. Sans cela, j’aurais sans doute l’impression d’être formolé dans un bocal. »


Ces notes, qui tournent autour de l’axe lecture-écriture, s’ouvrent également à certains aspects du quotidien de l’homme Emaz. Il évoque ainsi, sans jamais s’épancher, le travail qui parfois l’exténue, la fatigue qui s’empare de lui chaque soir, son corps qui tombe malade, mais aussi des moments de brève plénitude, dus à « la densité du silence », ou à quelques « traînées roses dans le bleu passé du ciel », ou encore à un soleil de fin d’après-midi qui ne réussit pas à « chauffer le vent »..


Un livre, tout particulièrement, l’accompagne lors de la rédaction de cet ensemble. C’est le Carnet de notes de Pierre Bergounioux. Il y revient régulièrement. Se montre intrigué, étonné et captivé par le travail de fourmi de celui qui pointe minutieusement tous ses faits et gestes ainsi que les diverses turpitudes de sa vie en parlant à peine de ses travaux et projets littéraires. Emaz extrait çà et là quelques fragments du journal de Bergounioux. Il les analyse, les commente, dit ses accords ou ses réserves. Le suivre ainsi, lisant un autre, sur la durée, est tout simplement passionnant.

« Distance et litote : il est "contrarié", "marri", pas en colère ou énervé. Toujours des faits et une distance prise, comme s’il se voyait à travers sa main d’écrivain. Du coup, il ne livre pas de l’intime brut mais de l’intime décanté. »

Antoine Emaz travaille au plus près de l’instant présent. Qu’il nourrit à sa façon. "En lisant, en écrivant". En prenant, en recyclant, entraîné dans ce mouvement essentiel et très tendu du « vivre-écrire », ce qui lui paraît nécessaire pour tenir en restant perpétuellement en éveil et en alerte.

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Antoine Emaz, "Planche", par Ludovic Degroote

Troisième volume de notes publié chez Rehauts1, Planche poursuit l’autre chemin d’écriture d’Antoine Emaz. Plutôt que de parler de voie parallèle à celle des poèmes, j’évoquerais plutôt une route sinueuse qui croise l’autre mais prend ses propres détours, car si la poésie est très présente dans ce volume, il ne se borne pas à elle. Le titre : polysémique, comme presque tous les titres des livres d’Emaz ; planche en tant que substantif : une pièce de bois qui fait sol, mais aussi ce qui permet d’aider ou de prendre appui, selon qu’on tendra la planche ou qu’elle servira d’appel - ; le nom exprime également un lien au travail – celui qu’on a sur la planche, précisément -, on pourra dans ce cas entendre aussi l’impératif du verbe plancher dont le destinataire est autant le lecteur que l’auteur lui-même. Sans poursuivre l’inventaire du champ sémantique de ce mot, on voit que cela tire dans deux directions : la mise à plat à partir d’un élément concret, quitte à ce que celle-ci ouvre un autre espace, et la question du travail.

Cette double entrée parcourt l’ensemble de ce volume, axé sur lire / écrire ; certes, on y retrouve des éléments de la vie quotidienne – présence discrète de la famille, d’un plat à cuisiner, du boulot de prof (« ma fatigue à aller devoir faire cours alors qu’enseigner est un beau métier » p. 28), par exemple – ou des lieux auxquels elle est associée – Angers pour le temps scolaire, Pornichet pour celui des vacances (« L’air d’Angers, je le respire ; l’air d’ici, je l’avale » p. 15) -, mais globalement ce qui domine est à la fois une attention au travail des autres et une réflexion sur sa propre pratique, les deux se nourrissant mutuellement, j’y reviendrai. Un mot sur la composition du livre : puisqu’il n’est pas daté, ce n’est pas un journal, et cependant on peut y trouver des éléments qui s’en rapprochent ; Emaz creuse à plusieurs reprises cette distinction, par exemple à l’occasion d’une proposition d’entretien que lui fait Florence Trocmé : « la note me semble plus libre, souple, alors que le journal est une forme assez codifiée » (p. 62) ; s’appuyant sur la lecture laborieuse des Carnet de notes 3 de Bergougnioux, il stigmatise dans le journal la présence du « détail » et du « répétitif » (p. 63, et p. 123 pour le « ressassement », « effet mécanique d’une écriture immédiate, quotidienne »). A propos de la datation : « Pas besoin de dater les notes ; les livres, le jardin suffisent grosso modo pour connaître l’année, saison… » (p. 100). Néanmoins, on peut se demander si l’agencement des notes dans Planche obéit à un ordre strictement chronologique ou savamment construit, car les thématiques des notes sont distribuées dans une sorte de cycle, leur enchaînement ne semble pas aussi fortuit que si elles avaient été choisies et posées les unes après les autres telles qu’elles apparaissent dans la suite des carnets. S’il y a chronologie (la lecture longue et lente de Bergougnioux et de Keith Richards accompagne la seconde moitié du livre), elle est peut-être arrangée ici et là par l’emplacement de notes dont la datation n’a au fond pas d’importance. L’incipit et l’excipit semblent trop symboliques pour être le fruit d’un hasard : « Certains disjoncteurs sont coupés. Pourquoi ? Par qui ? Cela ne chamboule pas ma vie, elle continue d’aller », cette note liminaire se poursuit avec « un blocage, dedans » (p. 7) ; « Erre : mot que j’aime bien. Echos avec air, errer (…) Erres : titre pour un recueil de notes ? » (p. 129). Mais qu’il y ait ou non arrangement a-t-il de l’importance ? C’est le propre du recueil que de pouvoir s’organiser librement : l’orientation davantage marquée dans ce volume autour de lire / écrire provient d’un choix de notes puisées dans les carnets, non du caractère discutablement aléatoire d’un travail autobiographique.

Impossible de retracer la richesse des thèmes abordés par Antoine Emaz dans ce puzzle sans modèle. S’il se défend d’une pensée qui viserait à une unité, je ne peux m’empêcher de lire en arrière-plan une dimension morale : « Même quand j’écris ce qui peut prendre des allures de vérité générale, je ne me sens pas dans l’éternité des moralistes classiques » (p. 100). Avec le temps, certaines éternités deviennent relatives. Se construisent en creux une image du monde (un monde « sale » - pp. 39, 47, 56 par exemple, « la glu du réel » p. 22 – jugements qui peuvent ouvrir sur une considération politique lorsqu’ils sont associés à l’espace social) et un regard sur ce monde dont le relativisme et le pessimisme résignés valent lucidité : « Il y a des moments de vie où le temps rattrape, prend au collet, étrangle. Dans le même instant, on voit ce qu’on a misérablement gagné, et puis tout ce qu’on a perdu. (…) Au mieux, dans ces moments, on devient sage ; au pire, on devient méchant » (p. 21). « Si, au bout de soi, on découvre qu’il n’y a rien, on est allé au bout de rien, et c’est déjà quelque chose » (p. 106). Ce regard sur une vie débarrassée de la promesse pascalienne de Dieu se concentre sur ce qui est de l’ordre du tangible : en font partie la lecture et l’écriture, comme de simples moments de vie qui la concentrent en nous permettant de nous détacher et / ou d’affronter nos obstacles internes ; en fait aussi partie le végétal, dont le jardin2 demeure l’épicentre, ouvrant parfois sur un ciel qui accroche les mots parce que sa couleur « n’existe pas dans le nuancier mental » (p. 91) : éléments qui deviennent stables par opposition à une vie d’homme que le temps use, dans son corps et dans sa conscience. Usure que l’impression de vieillir3 amplifie, accrue par les hasards de l’existence, c’est-à-dire par ce dont la responsabilité vous échappe mais qui vous contraint : « une vie n’est que très peu guidée par le rationnel ou bien ce n’est pas une vie » (p. 84). Encore un peu tôt pour le classicisme, pas pour le moraliste.

Revenons-en à lire / écrire. La lecture s’articule autour de deux pôles : celle des contemporains, exclusivement de la poésie, à l’exception de Bergougnioux et Richards ; en une page ou une demie page, Emaz rend compte d’un livre de poésie avec une concision et une économie de moyens qui lui permettent de mettre l’essentiel en évidence : intérêt thématique ou formel d’un livre, place dans l’œuvre, importance de ce livre ou de cette œuvre. Plus de trente poètes contemporains sont présents. Si Bonnefoy et Jaccottet reviennent à plusieurs reprises, ce n’est pas en raison de leur âge, c’est le hasard des lectures : l’admiration pour leur travail est d’ailleurs relativisée, mais elle rejoint le cercle de bienveillance dans lequel Emaz inscrit l’ensemble de ces notes, de James Sacré ou Franck Venaille à Albane Gellé ou Stéphanie Ferrat. Cette bienveillance sans mollesse se double d’un regard ironique sur le milieu de la poésie d’aujourd’hui, « tout un petit monde qui vibrionne, dont le centre est partout et la circonférence nulle part » (p. 76). A côté du contemporain, des phares de la littérature, à l’occasion de relectures ou des hasards de la mémoire : si Montesquieu est présent, on y trouve surtout 17, 19 et 20èmes siècles. Racine et Corneille servent de pivot à une réflexion morale, Balzac à une considération littéraire, alors que les citations de Rimbaud émaillent ici une description, là un propos d’histoire littéraire en amont de Dada (p. 31) ; ainsi de Reverdy, Camus ou Max Jacob. Evocation des lectures à l’adolescence - les policiers puis les grands romanciers français ou étrangers, de Proust à Dostoïevski – qui permet de mettre en perspective la manière dont la poésie est peu à peu devenue exclusive dans la « boulimie de lectures » : « L’horizon s’est comme rétréci, alors qu’en poésie il est resté ouvert et même s’élargit encore » (p. 26).

Les lectures innervent la réflexion sur l’écriture, celle des carnets, comme je l’ai évoqué avec la distinction du journal, mais surtout celles des poèmes. Plusieurs notes se réfèrent à des livres d’Emaz auxquels il travaille ou qui sont publiés : Plaie4 qui est en phase de lissage, et d’autres textes moins visibles, petites éditions ou livres d’artistes, qui sont le prétexte à réfléchir sur le poème et la publication, sa capacité à poser le texte ainsi que la présence en miroir du travail des artistes : la description du travail « minimal et percutant » de Pierre Emptaz dans Bout de souffle5 rejoint la pratique d’écriture émazienne : « « L’idée de travailler en moins ; non pas ajouter, mais enlever ; cela aussi m’est très proche » (p. 57). De façon plus générale, ce qui touche à la matière du poème est constamment présent ; par exemple, la force initiale du poème : « Ce qui me manque, c’est une entame, un angle d’attaque, une force propulsive initiale » (p. 14) ; « Tout ce travail interne, terriblement lent. A la fois parce que je n’ai pas de facilité et parce qu’une sorte de maturation est nécessaire pour que tombe ce qui doit tomber. Ma force, c’est la masse : je peux toujours maigrir. Mon problème, c’est la masse, quand rien ne se constitue assez » (p. 124). Ainsi également de la place du je comme source d’écriture et comme facteur d’énonciation : « Sauf quand on écrit, on n’a jamais besoin de tout ce qu’on est. Est-ce pour cela qu’on écrit ? Pour se sentir (un peu) entier ? » (p. 82). Les questions formelles, le rapport entre vers et prose, la fabrication du poème, la place du lecteur, la primauté de la justesse (« une évidence sonore immédiate » p. 128), cette matière est examinée dans son processus autant que dans sa finalité : « Il y a peu de plaisir à ‘peaufiner un texte’. Ce qui domine, c’est l’irritation de l’inexact. » (p. 112). Sinon pour affirmer le postulat de la poésie (« La poésie n’est ni issue ni impasse, elle est » écrit-il de façon péremptoire p. 22), l’attention à sa propre manière, toujours fondée sur des images concrètes ou mécaniques (on ne s’étonnera pas de la fascination d’Emaz pour les chantiers, p. 10), n’est jamais orientée vers une sorte de discours docte ou définitif. Elle se prête ou se donne comme une expérience relative, non définitive, ne cherchant ni l’exemplarité ni les sommets - ce qui est sans doute un meilleur moyen de pouvoir les atteindre. Au contraire, en tant que planche, elle sert d’appui à qui souhaiterait réfléchir à la pratique d’un poète majeur de notre époque et à sa propre pratique. « Toujours aller vers soi-même, mais pas égoïstement ou narcissiquement ; simplement parce que c’est le plus direct chemin pour aller vers sa part profonde d’humanité. C’est par elle que l’on peut vraiment rejoindre les autres » (p. 17). Livre tout simplement généreux.

article de Ludovic Degroote sur le livre d'Antoine Emaz : Planche, paru aux éditions Rehauts - 24 juin 2016 site poezibao

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article de Tristan Hordé à propos du n°36 de la revue Rehauts sur le site Sitaudis.fr

Rehauts n°36, par Tristan Hordé

On ne parle pas beaucoup des revues, ici ou ailleurs, alors qu’elles accueillent les premiers textes d’écrivains, souvent aussi les premières traductions d’auteurs étrangers. Pour cette raison il faut les défendre ; et d’autant plus vigoureusement que beaucoup de bibliothèques se désabonnent, prétextant "la crise", comme si une dizaine d’abonnements à des revues de référence pouvaient grever un budget. Bien des revues disparaissent (Recueil en 2008, Siècle 21 en 2010, L’Arsenal en 2011, parmi d’autres), une bonne partie de celles qui résistent vit difficilement. Donc, oui, il faut défendre, c’est-à-dire lire les revues littéraires, de poésie, et demander à la bibliothèque que l’on fréquente de s’abonner*.


La revue Rehauts est née en 1998 et son sommaire reste passionnant, d’un numéro à l’autre, deux fois par an. Chaque livraison s’ouvre sur une traduction, cette fois d’un poète mexicain, José Carlos Beccera, encore peu connu en français (dans le n° 35 Maïtreyi et Nicolas Pesquès présentaient pour la première fois une poète américaine, Carol Snow). Ensuite, ce sont des poètes et des prosateurs plus ou moins familiers aux lecteurs : je retrouve Ludovic Degroote, Gilles Ortlieb, Hélène Sanguinetti, Sophie Loizeau, Jean-Pierre Chambon, et je les retrouve avec ce plaisir que l’on a d’être en terrain familier. Je connaissais les travaux de Joël Cornuault sur Élisée Reclus et ses traductions de Keneth Rexroth et John Burrougs, je découvre le poète ; je n’avais jamais lu Isabelle Zribi (personne n’est parfait) et les extraits d’un travail en cours, Arnaud le trou ou l’invention de la fiction, déjantés et pleins d’humour, me font noter le titre de son dernier roman. Restent encore à lire de courtes proses de Mathieu Nuss, comme celle-ci :


Rien de moins docile que le ventre vide d’une porte-fenêtre. Qu’un rideau qui bat tout contre. Les blancs que laissent les écailles de peinture dessinent une mâchoire de mastodonte..


Aussi un long poème de Jean-Pierre Chevais dont le personnage et le jeu des répétitions m’évoquent l’univers de Kafka ; les dessins et poèmes de Ricardo Mosner ; le travail sur des photographies de Tony Soulié. Sept poèmes enfin de Julien Bosc, qui précèdent les notes de lecture ; c’est par eux que j’ai commencé — on ne lit pas une revue en suivant le sommaire— à cause du nom, bosc (comme bos) désignant un bois, une forêt en limousin (j’ai failli commencer par Loizeau). Ce sont des poèmes qui, presque tous, sont construits comme des listes : le compte des petites choses de la vie, et la mélancolie quand on pense parfois à ce que l’on fait de ses jours.


à vingt jours du printemps
offrir un nouvel ait à la terre du jardin en
ratissant les feuilles mortes puis
allumer un feu de petits bois et vieux genêts
les y jeter et voir partir en fumée
penser qu’on pourrait se pendre
aller savoir pourquoi à ce moment-là
[...]


Me voilà moins ignorant : outre le plaisir de sa lecture, la revue me conduit ailleurs ; je lirai le dernier roman d’Isabelle Zribi, les recueils de Joël Cornuault et de Julien Bosc. C’est là à mes yeux la fonction principale et irremplaçable d’une revue : ouvrir l’horizon toujours un peu étroit du lecteur.

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Rehauts 36, par Françoise Hàn

(Lettres Françaises n° 131, novembre 2015, page VII, en haut de page « Chronique de poésie » de Françoise Hàn)

Le 25e salon de la revue, qui s’est tenu à Paris les 10 et 11 octobre, regroupait un peu plus de 200 exposants de toutes catégories – revues, maisons d’édition, portails, diffuseurs, associations –, dans des disciplines diverses. Les revues dédiées à la poésie ou publiant régulièrement des poèmes ont toujours, dans ce salon, une présence non négligeable, les grandes absentes étant, comme les années passées, la NrF et Po&sie. Parmi les exposants fidèles, on retrouvait Europe, mensuel de littérature générale, et Rehauts, semestriel d’art et de littérature.
Europe, numéro d’octobre : le romancier, prix Nobel 2014, Patrick Modiano, est en photo de couverture. Le dossier important qui lui est consacré est présenté par Maxime Decout. Un second dossier concerne Eugène Savitzkaya, né en 1955, auteur de récits, de romans à l’imaginaire débridé et aussi de poèmes, ou bien ses romans sont aussi des poèmes. C’est un oiseau rare, selon Thierry Romagné qui le présente et rapporte les propos tenus lors d’un entretien avec lui, sous le titre « Les livres sont des lieux où tout arrive ». Jean-Baptiste Para, en quelques notes, pénètre subtilement l’écriture de Savitzkaya. On pourrait parler, dit-il, de « prose de poète ».
Le Cahier de création propose une nouvelle d’Angelika Klüssendorf traduite de l’allemand par Virginie Mourany, des poèmes en prose de Pablo Montoya, traduits de l’espagnol (Colombie) par Christophe Barnabé, qui donne à la suite les Notes indiscrètes de Pablo Montoya. Puis, viennent des poèmes de Jaroslav Mikolajewski, traduits du polonais par Agata Kozak, et de Paolo Ruffilli, traduits de l’italien par Patrice Dyverval Angelini.
Dans les chroniques, Philippe Beck rend compte de la Vie comme au théâtre, de Florence Delay ; Jacques Lèbre, de l’élargissement du poème de Jean-Christophe Bailly, les 4 Vents de la poésie, de l’Anthologie de la poésie chinoise parue en « Pléiade ».
Rehauts, automne-hiver 2015 : riche en contributions remarquables, la livraison s’ouvre sur quelques extraits de Comment retarder l’apparition des fourmis, de José Carlos Becerra. L’œuvre de ce poète mexicain, décédé accidentellement en 1970, à trente-quatre ans, est d’une force singulière. Octavio Paz la soutenait et l’a préfacée. Ses deux traducteurs, Bruno Grégoire et Jean-François Hatchondo, ont déjà fait paraître Récit des événements (Belin, 2002) et La Venta,précédé de Parole obscure(La Nerthe, 2014). Citons ensuite Mathieu Nuss: « Langue, quand ses mots ne seront plus que des clics et tacs » (Crochets X) et Ludovic Degroote : « Réduire la distance / qui vous mène à vous-même / à travers ce qui disparaît » (Ensemble). Gilles Ortlieb fait le récit d’un voyage dans une île grecque. Sans titre (c’est le titre), de Jean-Pierre Chevais, donne une allégorie, à base de sandwichs et de pauses dans une tâche indéterminée, de la condition humaine. Le texte d’Hélène Sanguinetti joue de signes typographiques pour mener de l’une à l’autre ses notations. Jean-Pierre Chambon, en pages alternées de tercets et de quatrains, sinue Sur l’étang. Isabelle Zribi évoque une enfance réduite au silence par une vieille institutrice revêche.
Côté graphique, Tony Soulié produit avec des techniques mixtes sur photo des effets intéressants. Ricardo Mosner commente ses dessins par ses propres poèmes placés en vis-à-vis. Le numéro se termine par des notes de lecture de Jacques Lèbre et Joseph J. Guglielmi.

article de Françoise Hàn pour Les lettres françaises

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article de Frédéric Repelli à propos du n°35 de la revue Rehauts sur le site Ent'revues.org

Rehauts 35, par Frédéric Repelli

Légèrement décentré, le titre, caractère bâton affirmé, bleu tendre sur un gris pâle: fraîcheur. Rehauts s’offre une légère mue de printemps, réaffirmant la sobre et constante élégance de la revue d’Hélène Durdilly. Dans le sommaire de ce numéro 35 se recompose une partie de la communauté d’écrivains que la revue aime à suivre (Étienne Faure, Daniel Cabanis, Sereine Berlottier…). Ou encore cet autre « pensionnaire » de Rehauts, Philippe Boutibonnes qui donne une longue analyse des dessins – visages pour l’essentiel dont quelques-uns ici reproduits – de Sarah Kofmann. Autres femmes remarquables : avec, de montagne et de roche, les poèmes crénelés de Fabienne Raphoz ; Cécile Mainardi pour une série de poèmes réjouissants en forme d’œuf : « Des poèmes à la coque » ; ou encore en ouverture du numéro l’américaine Carol Snow pour des poèmes que la peinture (Cézanne, Matisse, Bacon) conjugue. Art partout dans Rehauts : au cœur de la livraison, la superbe série de dessins de Claude Hassan, dont le trait lourd mais sensible, essentiel fait surgir des formes (figures, objets ?) comme en instance d’incarnation ou comme reliques de leur passages…
Dernière femme pour un long et magnifique poème : « Mère/ demain/ tu meurs/ Quarante ans/et tu recommences déjà/ Cœur s’arrête tous les quinze janvier ». Jean-Louis Giovannoni à sa mère morte le 15 janvier 1974. «Ta main – où est ta main»

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Rehauts 35, par Emmanuel Laugier

(Le Matricule des Anges, n°163,mars 2015)

Sobre, discrète, mais endurante, la revue Rehauts propose, pour attaquer le mois de mai et passer vers les foins de juin, de suivre l'affirmatif "For" de Carole Snow, "Pour" ne serait-ce qu'accueillir ce que d'autres excluent. Poèmes méditatifs mystérieux et comme flashés de lentes réminiscences, poème-film de micro-récits, "Pour" se penche sur Cézanne ("cette posture// précaire de la danse"), Bacon (les visages se tournent aussi loin que possible à jardin (à l'égyptienne)", Le Bernin, et de ces trois superpositions évoque "ce visage détourné" où se dirait "non pas la scène d'un acquiescement croissant - où le juste milieu serait bizarre - mais d'une volonté décroissante, et finalement érotique".
Jean-Louis Giovannoni revient, lui, sur la mort de la mère (après le fameux garder le mort), fragments secs, oeuvrant à l'exposition d'un infigurable, tel ce "Draps solides// et toi/ immobile/ nerfs coupés// Sur la photo/ route et arbres/ se tiennent au bord". Philippe Boutibonnes poursuit la voie ouverte par la question de la figuration : se penchant sur les dessins de la philosophe Sarah Kofman, il note qu'elle "figure ainsi plus qu'elle ne représente le visage de qui n'a pas de visage ; le sien, infaillible, infiltre chacun de ceux qu'elle dessine", une figure hors de portée. Les "Poèmes à la coque" de Cécile Mainardi disent d'autres châteaux hantés, pas seulement par l'enfance, mais par l'agilité enfantine avec laquelle elle offre des sensations ultrarapides, comme celle-ci "(...) ne/ ige toute fraîche à peine tom/bée devant la maison je film/ e son délice impressionniste, son éloqu/ ence muette, son grabuge blanc, je pense/ à Degas comme étant le mieux/ placé non pour le peindre/ mais pour s'en délecter/ sans limite et sans (...)".

article d'Emmanuel Laugier dans le matricule des anges

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